Article du mois

Sørensen JL, van der Vleuten C, Rosthøj S, Østergaard D, LeBlanc V, Johansen M, Ekelund K, Starkopf L, Lindschou J, Gluud C, Weikop P, Ottesen B. Simulation-based multiprofessional obstetric anaesthesia training conducted in situ versus off-site leads to similar individual and team outcomes: a randomised educational trial. BMJ Open. 2015 Oct 6;5(10):e008344.

La sélection du mois est en partie conditionnée par la proximité du 5e colloque francophone de simulation en Santé à venir (23-25 mars 2016), qui sera inaugurée par une session consacrée à la simulation in situ (In Situ Simulation, ISS). Par opposition à la simulation en centre (Off-Site Simulation, OSS), celle-ci se déroule sur le lieu de travail des opérateurs. A ce jour, et malgré l’emphase récente sur cette modalité pédagogique, aucune étude n’avait encore comparé ISS et OSS.

C’est chose faite avec ce gros travail débuté en 2013 au Danemark, sous la forme d’un essai randomisé monocentrique, et sorti l’année dernière. L’hypothèse était que l’efficacité de l’ISS serait supérieure à l’OSS dans le contexte d’une simulation interprofessionnelle obstétricale.

Les participants de la maternité concernée (au total 100 participants recrutés de toutes professions et répartis en équipes de 10) étaient randomisés entre OSS et ISS (en définitive 48 et 49 participants par groupe), n’étant mis au courant de leur allocation qu’après la phase de présentation des modalités de la simulation.

Deux scénarios interprofessionnels successifs ont été prévus pour chaque groupe : une césarienne en urgence pour procidence du cordon, puis une hémorragie de la délivrance.

Le critère de jugement principal était le taux de réponses correctes à un questionnaire à choix multiples, évaluant les connaissances pré test et post test. Les autres critères individuels étaient le Safety Attitude Questionnaire; l’évaluation du stress objectif (Taux de cortisol salivaire) et subjectif (Stress Trait Anxiety Inventory, et Cognitive Appraisal) avant la simulation, et juste après, à 5 mn et 10 mn après la simulation ; une évaluation de la motivation intrinsèque (Intrinsic Motivation Inventory). Enfin, l’impact sur l’organisation était évalué par un questionnaire recueillant les suggestions de changement ainsi que l’analyse des mesures suggérées lors des débriefings. Une évaluation collective de la performance d’équipe était réalisée grâce à l’évaluation du score TEAM (Team Emergency Assessment Measure) après revue des enregistrements vidéo.

Après analyse de toutes ces données il apparaît que la différence entre ISS et OSS est non significative pour l’ensemble des critères de jugement. Le réalisme de la simulation a été jugé meilleur pour les participants à l’ISS, et ceux-ci ont émis plus de suggestions d’ordre organisationnel au terme leurs sessions.

A ce jour c’est la première et seule étude de ce genre. Malgré la qualité méthodologique du travail, il n’est pas encore possible, à partir des conclusions d’une seule étude, de répondre à la question de la supériorité de l’une ou de l’autre des modalités de simulation (si toutefois elle est pertinente). Quelques limites empêchent de conclure définitivement, l’absence de significativité des différences entre les critères de jugement pouvant provenir de plusieurs causes.

La première, reconnue par les auteurs, est le manque de puissance de l’étude. L’effet Hawthorne, mentionné aussi, ne semble pas avoir joué un rôle majeur cependant.

On peut aussi envisager la question suivante : si les deux groupes ne sont pas différents sur les critères retenus, ceux-ci sont-ils réellement adaptés pour discerner les différences ? Le choix d’un critère de jugement principal, par exemple, basé sur un QCM sur les connaissances, est un parti pris surtout pragmatique. Est-il étonnant que les membres d’une équipe dont les groupes ISS et OSS sont comparables, aient des connaissances de base semblables et que, les objectifs pédagogiques et les scénarios étant les mêmes, les résultats post test soient similaires ? L’influence de l’expérience préalable de simulation des deux tiers des participants est aussi un facteur à prendre en compte dans l’analyse des résultats, qui aurait tendance à lisser les différences entre les groupes.

Le cortisol salivaire et les critères subjectifs sont-ils suffisants pour caractériser la nature, l’origine et le timing du stress, qui peuvent être différents entre les deux modalités ?

Certes, l’hypothèse était que le lieu de réalisation de la simulation a une influence, avec ce pré requis de départ que l’in situ, par sa fidélité PHYSIQUE, apporterait un avantage éducationnel. Or, cela appelle plusieurs observations :

- La simulation in situ apporte peut être autre chose qu’un réalisme physique, considéré dans l’étude comme l’avantage majeur par rapport à ce que peut fournir un centre de simulation. C’est négliger les aspects d’interaction entre l’environnement et les opérateurs, qui ne semblent pas avoir été considérés dans les scénarios réalisés et les critères de jugement choisis, et qui relèvent d’une qualification plus subtile que la « simple » fidélité physique. C’est bien là toute l’importance des Facteurs Humains/Ergonomie dans ce cadre, qui cherchent à étudier les interactions entre les humains, la technologie et le système. Or les auteurs ont tout de même relevé que des mesures organisationnelles avaient été suggérées en plus grand nombre après l’ISS, et c’est un résultat à ne pas sous-estimer étant donné les études déjà rapportées sur l’intérêt de l’ISS pour la détection des failles latentes de sécurité par exemple. Ces mesures organisationnelles semblent ne pouvoir s’envisager que lors de la reproduction des interactions avec l’environnement de travail réel, ce qui est l’apanage de l’ISS.

- Le but de la simulation est de reproduire les interactions entre les divers éléments d’un système. Si l’objectif est l’interaction entre humains, celle-ci peut en effet être obtenue indépendamment du lieu de la simulation si le groupe d’apprenants est composé de manière à l’étudier. C’est bien ce qui a été réussi dans cette étude : l’emphase a été mise sur le réalisme social et psychologique, il est possible dans ces conditions que les critères de jugement qui tendent à mesurer les interactions entre humains comme le score TEAM ne soient pas fortement influencés par le lieu de réalisation de la simulation.

 - Enfin, sur un plan plus pratique, nombreuses sont les situations pour lesquelles l’ISS semblent incontournable. Est-ce le cas de la simulation obstétricale ? Il s’agit d’une spécialité à forte standardisation, ce qui implique que si le but de la simulation est centré autour des procédures, elles sont reproductibles et étudiables assez simplement en OSS, et l’environnement présente lui aussi une certaine reproductibilité aisément obtenue en centre (il suffit d’en reproduire non pas l’intégralité des éléments mais seulement les plus pertinents pour les objectifs concernés). Cependant d’autres procédures (rares/nouvelles/spécifiques) et très dépendantes d’un environnement donné seraient-elles redevables de l’ISS compte tenu de la difficulté à en reproduire les aspects les plus significatifs en centre ?

Les auteurs signalent enfin qu’il faut interpréter avec précaution la non significativité de différence des connaissances, dans la mesure où la rétention à long terme n’a pas été testée ; il n’y a pas eu non plus d’investigation de l’impact sur les patients. Mais des messages importants sont à retenir. Si réellement les deux modalités sont équivalentes, alors on peut finalement utiliser ce dont on dispose sans crainte pour l’efficacité pédagogique. De plus, la simulation in situ est faisable et répétable : une seule des sessions a été retardée pour césarienne réelle, et aucune annulée (dans la littérature on retrouve jusqu’à 30 % d’annulations). Ce sont des données tendant à inciter à explorer plus précisément le potentiel de la simulation in situ et la place respective de chaque modalité de simulation, dont on peut penser qu’elles ne s’excluent pas mutuellement.

Mills BW, Carter OB, Rudd CJ, Claxton LA, Ross NP, Strobel NA. Effects of Low- Versus High-Fidelity Simulations on the Cognitive Burden and Performance of Entry-Level Paramedicine Students: A Mixed-Methods Comparison Trial Using Eye-Tracking, Continuous Heart Rate, Difficulty Rating Scales, Video Observation and Interviews. Simul Healthc. 2016 Feb;11(1):10-8.

Le deuxième article de la sélection est une étude intéressante à plus d’un titre, tirée du 1er numéro de Simulation in Healthcare de 2016.

Le rationnel du travail part de la remise en cause d’un des fondamentaux de la simulation médicale : l’utilisation de la simulation « haute fidélité »(SHF) se ferait au détriment des apprentissages chez des apprenants novices, en raison de la charge cognitive trop importante liée à cette contextualisation : autrement dit, il serait donc plus utile de recourir aux stades précoces de la formation à la simulation « basse fidélité » (SBF), en raison de la moins grande quantité de données à gérer par les apprenants, afin de ne pas « parasiter » l’acquisition de la compétence aux stades précoces.

Les auteurs, se basant sur l’absence d’étude rigoureuse concernant les degré de fidélité et son retentissement sur l’apprentissage et la performance, ont mené une comparaison entre deux groupes de volontaires étudiants en sciences paramédicales au début de leurs cursus. Aucun n’avait jamais été exposé à la SHF, et aucun ne savait à quel type de simulation il allait être enrôlé.

Dans les deux types de simulation, le scénario était le même : une intervention auprès d’un homme évanoui et étendu sur le sol, ne respirant pas et ne répondant pas, suite à l’obstruction des voies aériennes supérieures par un corps étranger. Même équipement de réanimation, mêmes symptômes dans les deux cas. Dans le groupe SHF, des « stresseurs » étaient ajoutés : des facilitateurs jouaient des rôles d’amis inquiets, une rixe était simulée, etc., la salle (la même qu’en SBF) était sombre et une ambiance bruyante était reproduite. En SBF la salle était vide, lumineuse et silencieuse.

Les critères de comparaison étaient :

- La mesure de la charge cognitive ressentie avec la grille (très bien validée) NASA TLX

- La fréquence cardiaque

- L’analyse du comportement sur les vidéos des simulations

- L’évaluation de la performance (temps entre le début de l’intervention et l’objectif : diagnostic de l’obstruction et extraction du corps étranger, et obtention de l’objectif ou non)

- La mesure des durées de fixation (temps durant lequel le regard se fixe sur un point, reflet de l’état d’attention) par l’oculométrie ou « eye tracking ».

- L’analyse des impressions des apprenants lors de courtes interviews post simulation

Alors que les hypothèses étaient que les apprenants du groupe SHF :

- Ressentiraient une plus grande fidélité psychologique,

- Ressentiraient une plus grande charge cognitive

- Exécuteraient leur tâche moins efficacement

Les résultats sont que les apprenants effectivement ressentent une plus grande fidélité dans le groupe SHF, ont une fréquence cardiaque qui s’élève plus par rapport à l’état de base et est plus élevée en moyenne ; leurs scores NASA TLX sont également plus élevés, et l’analyse des comportements semble montrer chez eux des périodes interprétées comme des signes de surcharge, malgré des temps de fixation moins longs qu’en SBF. Ceci confirme globalement les deux premières hypothèses, mais… ces apprenants exécutent leur mission plus rapidement !...Infirmant ainsi la troisième hypothèse.

Ce travail à la méthodologie intéressante nécessite plusieurs commentaires :

1)      Il relance un débat pour le moment indécis sur la place et la nature de la contextualisation, donc de la SHF, pour des apprenants débutants. Il semble qu’au-delà de ce que le bon sens pourrait faire penser sur ce point (et l’on sait que le « bon sens » est souvent contredit dès lors qu’on aborde les Facteurs Humains (FH) !) la place des diverses modalités de contextualisation et des différents concepts de « fidélité » reste encore à approfondir.

2)      Parlant de FH, ce travail présente, afin d’évaluer l’interaction entre les apprenants et la méthode pédagogique (ce qui est bien du ressort des FH), une méthodologie composite associant des critères souvent utilisés dans ce champ, dont nous sommes encore peu familiers en Médecine : critères qualitatifs (interviews), subjectifs (NASA TLX), comportementaux (eye tracking), etc. Chaque critère pris séparément ne peux apporter de conclusion certaine, d’où la nécessité pour les comprendre et en tirer des conclusions, de les associer ente eux, et les… contextualiser : des données brutes d’eye tracking sont d’interprétation difficile si on ne les associe pas avec d’autres paramètres à analyser simultanément. Ces méthodes ouvrent un champ d’investigation immense et sont une piste d’évolution des pratiques et des formations à considérer pour la communauté des simulationnistes.

3)      Cet article renvoie au problème fondamental pour les pratiquants de la simulation, apprenants comme formateurs : qu’est-ce qu’une simulation réaliste, qu’est-ce que le réalisme en simulation ? Un observateur faisait remarquer que la diversité sémantique autour de cette question était normale, étant donnée la relative jeunesse de la simulation en santé. Le consensus, quand il sera réalisé, sera le bienvenu afin d’éclaircir la taxonomie des différents « réalismes », des différentes « fidélités » : ces définitions, une fois cadrées, aideront l’allocation des moyens afin d’obtenir la « fidélité » adéquate en fonction des objectifs pédagogiques. Dans un contexte de ressources contraintes, cette analyse est importante pour obtenir une simulation efficace donc valide pédagogiquement, et d’un bon rapport coût/efficacité. Ceci n’est pas une préoccupation nouvelle, elle était déjà rappelée dans le rapport servant de base à cet article écrit par A. Rehman en 1995 pour la simulation aéronautique.

En somme, sans apporter de réponse définitive et malgré les limites bien cernées par les auteurs à l’interprétation des données (par exemple, un apprenant qui reste en état de surcharge cognitive apparente est-il vraiment surchargé ? ou est-il en train de traiter les informations ? (il est difficile d’accéder à l’état cognitif réel du sujet !), cette étude invite à ne pas laisser de côté le rôle de motivateur d’une situation concrète matérialisée par un niveau de fidélité élevé : les apprenants novices sont plus efficaces en SHF qu’en SBF, décrivant eux-mêmes l’effet positif des circonstances qui les a poussés à agir vite et bien, mobilisant ainsi leurs compétences. Quoi qu’il arrive, nous sommes tous conduits à un moment ou un autre à utiliser les connaissances en action, ce qui est aussi une marque de l’acquisition des compétences. Autant que la prise de conscience se fasse en action simulée plutôt qu’en action réelle !

 

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Publié le 01/03/2016

Archive article du mois

Octobre :

2 articles pour la rentrée, un premier avec un papier un peu technique mais au cœur de la méthodologie de la simulation. La discussion reste ouverte en simulation sur le rôle et la définition du concept de fidélité, très flou et qui recouvre une foule de visions différentes. Cet article par entres autres Guillaume Alinier et Roger Kneebone (un chirurgien pionnier de la contextualisation pour l'apprentissage procéduraux des chirurgiens, à lire absolument!) discute les définitions actuelles, les remet en cause en repartant des théories cognitives et psychologiques sous tendant la simulation.

Il met en lumière les éventuelles incompréhensions de ce que représente la fidélité dans la littérature actuelle, éclaircit un peu les différents niveaux de fidélité (qu'est ce qui est réellement haute ou basse fidélité? ) et les implications pour la communauté de la simulation. Enfin les auteurs proposent un nouveau cadre de lecture pour mieux la comprendre. 

Les conséquences sont importantes car c'est là que se joue l'allocation des moyens pour obtenir la bonne fidélité, et c'est là que ce joue en partie l'efficacité de la méthode pédagogique. La leçon est que souvent la fidélité est plus dans le scénario que dans la technologie, message ancien mais toujours d'actualité. Pour une approche différente mais avec le même objectif, lire Hamstra et Cook dans Academic Medicine 2014 et le concept de "functional task alignment" ainsi qu'une proposition sémantique, afin qu'on arrive à tous parler de la même chose quand on parle de fidélité !

Et un deuxième de la même revue, par des auteurs experts et expérimentés:  De quoi approfondir la réflexion sur le debriefing, après une formation de formateur ou, pour les plus rodés, un retour aux fondamentaux structuré et auquel on peut se référer à tous moments. A lire en parallèle de l'article sur le debriefing de Cheng dans Simulation in healthcare (que je vous enverrai). Le point commun des deux articles est de proposer des éléments méthodologiques pour optimiser le debrefing, au delà des bases qu'on peut acquérir en formation ou à la lecture d'ouvrages généraux.

Dans cet article les experts ont sélectionné à partir de leurs expériences et des bases théoriques du debriefing les points qui leurs semblaient "clés" pour l'obtention d'un debriefing productif, donc menant à un transfert d'apprentissage. De la réflexion commune ont émergés 6 points clés: Ces 6 points clés sont considérés par les auteurs comme autant de barrières de protection contre le debriefing improductif, à la manière du Swiss cheese de Reason, concept initialement utilisé pour expliquer comment surviennent les accidents.

A noter que contrairement à beaucoup de papiers, certes la méthodologie du debriefing proprement dit est considérée comme fondamentale, mais aussi des éléments non directement liés, tel le recours à un facilitateur (point qui n'est jamais trop mis en lumière, la facilitation étant un exercice délicat et méritant d'être étudié plus profondément) ou encore la rigueur d'écriture du scénario et l'explicitation des règles de la simulation. C'est là toute la force de la comparaison avec le fromage suisse: si chacun de ces points est respecté et contrôlé, le risque de debriefing non productif est extrêmement faible et ce travail commence très en amont du debriefing lui même, dans une vision "systémique" ou en tous cas globale.

La première barrière est la capacité du debriefeur à revenir sur sa pratique pour l'améliorer, d'où, au delà de la qualité de la formation initiale, l'importance de pratiquer et de s'évaluer ou surtout se faire évaluer. Après tout un instructeur doit donner l'exemple et de temps en temps recevoir du feedback comme les apprenants dont il a la responsabilité,lors de "debriefings de debriefings", par exemple, et la boucle est bouclée!

Juillet :

Co-debriefing for Simulation-based Education: A Primer for Facilitators.

Cheng A, Palaganas J, Eppich W, Rudolph J, Robinson T, Grant V.
Simul Healthc. 2015 Apr;10(2):69-75.

Juin :

Debriefing and feedback: two sides of the same coin?

Voyer S, Hatala R.
Simul Healthc. 2015 Apr;10(2):67-8.

Friedman Z et al. Power and conflict: the effect of a superior’s interpersonal behaviour on trainees’ ability to challenge authority during a simulated airway emergency. Anaesthesia 2015 ; 70 : 1119–1129

Palanisamy  A, Jenkins B. Patient safety vs social hierarchy – too close to call? Anaesthesia 2015 ; 70 : 1105–1118

Le premier article du mois du LabForSIMS  émane d’une équipe Canadienne et part du constat que le conflit d’autorité est un problème majeur dans le milieu complexe d’un bloc opératoire. Par conséquent la difficulté de remise en question des décisions erronées prise par un praticien est parfois très importante, d’autant plus s’il existe un lien hiérarchique ou d’ancienneté entre membres d’une équipe. Ces écueils relationnels impactent négativement la prise en charge des patients : une constatation de ce type avait été faite au moment de l’analyse du fameux « cas d’Elaine Bromiley », patiente ASA1 décédée en 2005 des suites d’une gestion des voies aériennes défaillante.

S’inspirant de ce modèle de situation critique, l’équipe de Friedman a donc mis en situation des internes de deuxième année de cursus devant une situation de « Cannot Intubate Cannot Ventilate » (CICV), avec un facilitateur senior. De manière à utiliser le concept de « déception » (littéralement « supercherie »), le facilitateur devait incarner un senior soit ouvert à la discussion et prenant en compte les remarques  des internes, soit un senior autocratique et fermé, mais dans tous les cas procédant à une gestion non optimale des voies aériennes. Les internes ignoraient évidemment à quel type de senior ils auraient à faire. L’hypothèse de l’étude était que les internes auraient plus de faciliter à challenger le senior « ouvert » que le senior « fermé ».

 Les scénarios étaient enregistrés et revus par une paire d’évaluateurs. Le critère de jugement principal était le score mAI (modified Advocacy Inquiry ») noté par les évaluateurs. Ce score évaluait le langage avec lequel les internes remettaient en question la stratégie du senior : côté de 1 (ne dit rien) à 6 points (prend autoritairement le leadership et court-circuite toute action ultérieure du senior).

L’étude montre plusieurs points d’intérêt :

1)      Au-delà des limites méthodologiques soulignées par l’éditorial (qui souligne malgré tout qu’il n’y avait pas vraiment moyen de faire mieux que ce qu’ont fait les auteurs), il est surprenant de constater que les internes ont eu en moyenne autant de mal à challenger la conduite à tenir de leur senior, quel qu’ait été le comportement de celui-ci : les scores sont non significativement différents dans les deux groupes et globalement bas (environ 3, correspondant à une « simple » expression d’interrogation concernant la pertinence du plan d’action). Cet aspect de la pratique devra sûrement faire l’objet d’une attention particulière dans les cursus d’internat au Canada mais sans doute aussi en France : on y retrouverait sans doute une des raisons de cette situation, décrite par les auteurs comme « la peur de compromettre la carrière en cas de conflit d’autorité ».

2)      Plus généralement, cet article met en évidence le rôle de la fidélité sociologique comme élément d’immersion très puissant : pour plus de détails, voir l’article de Dieckmann et al dans Simulation in Healthcare en 2007. Ce niveau de réalisme est un outil très utile en simulation à visée de recherche mais aussi en simulation formative, et ne nécessite pas de technologie coûteuse pour l’obtenir. Attention toutefois à le manier avec précaution et à maintenir le niveau de sécurité psychologique des apprenants.

3)      Le corollaire est que le facilitateur a un rôle majeur dans la concrétisation de la fidélité sociologique : on ne souligne jamais assez son importance, la nécessité d’une formation préalable ? et surtout la rédaction d’un scénario dont les dialogues seront élaborés au mot près !

(Pour l’anecdote, ayant joué un rôle de senior assez… laxiste et peu concerné et en même temps rigide, en regardant mes SMS durant un scénario de pneumothorax compressif, je peux vous dire que j’ai failli me faire claquer par mon IADE qui s’en souvient encore !)

4)      Fortuitement, la sortie de cet article a précédé de peu celle des recommandations de la Difficult Airway Society sur la gestion d’une intubation difficile imprévue (titre un peu réducteur pour des recommandations plus générales concernant la gestion des voies aériennes). Il est significatif de constater que le premier chapitre de ces recommandations fait état des Facteurs Humains et non pas d’aspects techniques… Il s’agit d’une évolution majeure par rapport aux recommandations précédentes d’il y a dix ans, et l’on constate qu’à chaque étape du nouvel algorithme il y a la nécessité d’énoncer la teneur du problème, d’appeler à l’aide, de ré-évaluer sa stratégie et donc de communiquer : ce qui implique la droit et le devoir de tout intervenant de pouvoir remettre en question une conduite à tenir manifestement vouée à l’échec. La boucle est bouclée, et les leçons du passé contribueront peut être à éviter une deuxième Elaine Bromiley. Après tout, en aviation, chaque accident rend les vols suivants plus sûrs…

Greif R et al. European Resuscitation Council Guidelines for Resuscitation 2015Section 10. Education and implementation of resuscitation. Resuscitation 2015 ; 95 :288–301._

Le deuxième article n’est pas stricto sensu un papier de simulation : il s’agit des recommandations ILCOR 2015 sur la prise en charge de l’arrêt cardiaque, la question 10 sur l’enseignement. Pas de changement révolutionnaire sur la prise en charge proprement dite mais une nouveauté concernant la pédagogie. Les auteurs, après analyse extensive de la littérature, disent en substance que si l’on bénéficie de simulation haute-fidélité pour l’apprentissage de l’arrêt cardiaque, il faut s’en servir. Néanmoins si on n’a sous la main « que » de la simulation basse fidélité, on doit s’en servir ! Autrement dit, l’outil de simulation est recommandé pour tous les aspects de la prise en charge de l’arrêt cardiaque, quel que soit le niveau des apprenants et les objectifs pédagogiques. Il reste un certain nombre de points à élucider mais il y a toutefois des éléments qui se dégagent pour un enseignement de qualité :

1)      Au niveau procédural, enseigner le massage cardiaque nécessite de MONITORER les critères d’efficacité du massage. La technologie doit donc permettre d’évaluer profondeur ET fréquence des compressions/décompressions.

2)      Le seul entraînement avec un métronome pour guider la fréquence du massage ne suffit pas : il existe un risque de ne pas prendre en compte l’importance de la profondeur du massage dans ce cas.

3)      Pour l’apprentissage du travail en équipe et des compétences non techniques, l’intérêt de la simulation in situ en équipe constituée a été très favorablement évoquée par les auteurs (qui n’ont pas précisé si des mannequins haute-fidélité seraient forcément meilleurs que les autres dans ce cadre : la fidélité n’est pas forcément QUE dans le mannequin, au contraire!)

4)      Les actions pédagogiques très courtes mais très répétées (« high frequency, low dose ») sont plus performantes (et plus faciles à organiser ?) que les actions plus longues et séparées par des intervalles prolongés.

5)      Que ce soit en simulation pleine échelle ou en simulation procédurale, masser au moins deux minutes… On s’imagine mal (et on oublie !) comme c’est long, deux minutes !

6)      La nécessité d’une vision systémique parfois dure à concrétiser : la prise en charge d’un arrêt cardiaque est, selon une vision à la James Reason, une affaire allant d’un niveau de politique de santé jusqu’à l’opérateur de terrain. Sans soutien à un échelon au moins institutionnel, les initiatives resteront d’efficacité limitée. Or le temps dédié pour la formation des professionnels est parfois difficile à obtenir dans le contexte actuel. Comment alors arriver à l’obligation de moyens des professionnels en maintenant la continuité de soins ? La simulation in situ sur une modalité très courte mais très répétée comme décrite par les auteurs est clairement une solution, en donnant la possibilité aux acteurs du système de soin de maintenir leur compétence sur le lieu même de leur activité.

Sur cette note optimiste, je vous souhaite une bonne lecture et à bientôt !